L’Oxford
English Dictionary définit en premier lieu la valeur comme
« l’estime qu’une chose est censée mériter ; l’importance ou
l’utilité de quelque chose ». Le Merriam-Webster donne
quant à lui pour définition principale « un juste retour ou l’équivalent
en biens, services ou argent pour quelque chose d’échangé ». Les deux
définitions s’accordent cependant sur un point : établir la valeur d’une
chose est plus une question de convention que d’objectivité. Comment peut-on
dire qu’un retour est « juste » ? Qu’une chose est considérée à
la hauteur qu’elle mérite ?
Dans les
sociétés post-capitalistes, post-digitales, post-peu-importe d’aujourd’hui, ces
deux définitions peuvent d’ailleurs sembler obsolètes. Aujourd’hui, la valeur
est bien plus instable, bien plus éphémère, bien plus liquide que cela. Et elle
est, le plus souvent, injuste. Combien vaut une minute de labeur ? Combien
vaut le futur ? Combien vaut la Grèce ? Combien vaut une société
vendant de l’information ? Combien vaut une simple information ?
Combien vaut l’attention ? Combien vaut une œuvre d’art ? Chacune de
ces choses peut varier sur une échelle de zéro à un milliard de
je-ne-sais-quoi. Les valeurs de l’information, de l’attention et des
œuvres d’art sont si instables qu’elles sont, à proprement parler, devenues des
monnaies elles-mêmes.
La
signification de la valeur dans une ère post-quelle-qu’elle-soit,
l’abondance en masse d’images – de la production aussi bien amateur que
professionnelle aux images générées algorithmiquement – et le déplacement de
l’artiste de la production à la post-production, de la création d’œuvres à la
génération de formats, sont tous des thèmes récurrents dans le travail récent
d’Émilie Brout et Maxime Marion. Depuis 2009, le duo français s’est
concentré sur des projets qui, réinventant le langage moderne du film,
réemploient et s’approprient largement des contenus du web. Les libérant de
leur statut de données apparemment insignifiantes et dénuées de valeur, ils les
réarrangent en dispositifs complexes et narratifs, parfois générés
algorithmiquement, ou encore en de puissantes images iconiques.
Dans ce
contexte, la fondation d’Untitled SAS (2015) peut sembler
être une initiative ingénieuse mais néanmoins radicale se situant hors de cette
ligne de recherche, alors qu’elle n’est en fait qu’une étape de plus dans cette
même direction, quoique moins visuelle et plus conceptuelle. Untitled SAS consiste
en une œuvre d’art immatérielle dont le medium est une société par actions
simplifiée (SAS), avec pour objet social le fait d’être une œuvre d’art et avec
un capital ouvert à tous. Le capital de départ de la société est fixé à 1,00 €
(le minimum légal possible) pour 10 000 actions. Avec un capital librement
négociable, la société permet à chaque collectionneur/actionnaire de vendre et
d’acheter des actions au prix qu’ils souhaitent, influant ainsi sur la valeur
globale de la société (affichée sur un site web dédié).
Afin de
créer la société, les artistes ont travaillé avec l’un des plus importants et
anciens cabinets d’avocats de Paris, Granrut Avocats, qui ont permis
son enregistrement au Greffe du Tribunal du Commerce de Paris malgré les
nombreux paradoxes légaux qu’elle suscite. Un geste similaire a été réalisé il
y a plusieurs années de cela, par le collectif suisse-autrichien etoy, qui
s'est enregistré lui-même en tant que véritable société en Suisse, avec pour
objet social de produire de l’art. Mais si etoy, dans les premières années
d’internet, embrassait à bras ouverts le rêve utopique d’une nouvelle économie
dans le but de se libérer des règles du marché de l’art, Émilie Brout et
Maxime Marion se sont plus intéressés à donner naissance à une machine inutile
bien que tout à fait fonctionnelle, qui active et renvoie les mécanismes de
fonctionnement du marché de l’art actuel, où la valeur des œuvres semblent
moins liée à leur valeur matérielle ou culturelle qu’à la capacité de quelques
personnes à la manipuler à leur convenance. Dans le même temps, en tant
qu’œuvre d’art immatérielle, possédée collectivement et avec une valeur
initiale fixée à son minimum pouvant augmenter grâce à la communauté de
collectionneurs/actionnaires, Untitled SAS est cependant
l’archétype de l’œuvre d’art : à l’image d’une église médiévale, elle
représente et renvoie au pouvoir en place, tout en étant accessible aux masses.
Elle contient également des connotations spirituelles, rappelant les Zones
de sensibilité picturale immatérielle (1959) d’Yves Klein :
l’espace vide échangé pour de l’or est remplacé par la coquille vide d’une
entreprise transformée en actions. Il s’agit finalement du portrait parfait de
sociétés telles que Facebook, qui parties de rien, se sont mues en veaux d’or
modernes.
Pour ce
type de sociétés, la valeur est principalement créée par leur capacité à
attirer des utilisateurs, à accueillir des contenus générés par ceux-ci
(attirant ainsi de nouveaux utilisateurs) et à capitaliser sur leurs données
privées ; la production culturelle amateur et la vie privée deviennent
ainsi deux questions fondamentales pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Dans
ce contexte, Émilie Brout et Maxime Marion se muent souvent en chercheurs
d’or modernes, impliqués dans ce que David Joselit appelle « une
épistémologie de la recherche ». Ceci se vérifie dans plusieurs pièces de
l’exposition, telles que Regulus, Ghosts of your
Souvenir (2014-en cours), Les Nouveaux chercheurs d’or et Return
of the Broken Screens (2015).
Regulus est une animation générative
basée sur un logiciel parcourant des sites tels
que Flickr, Instagram et Google Images, à la recherches d’images
répondant à des critères formels et utilisées ensuite de manière à organiser le
flux visuel du film. Si le sujet de leur attention – la présence de formes
rondes – se retrouve au centre de la composition, le véritable sujet de ces
images – et la raison pour laquelle elles ont été partagées en premier lieu –
se fond dans l’arrière-plan sans disparaître totalement, perçue comme un bruit
de fond ou un flux d’images subconscientes. La pièce partage également
avec Untitled SAS une approche expérimentale interrogeant
la manière dont la valeur culturelle est transformée en valeur marchande :
au lieu d’être vendue en tant que pièce unique ou en édition, cette pièce en
constante évolution est divisible et vendue à la coupe.
Comme Regulus, Ghosts of your Souvenir consiste
en une collection de photographies amateur où le sujet principal devient
secondaire dès lors que le regardeur comprend le principe organisant la
collection : la présence, à l’arrière-plan, d’Émilie ou de Maxime (ou des
deux), posant pour un photographe ne s’intéressant pourtant pas à eux. Afin de
développer ce projet, les artistes ont posé durant une ou plusieurs journées
sur des lieux choisis pour leur intérêt touristique – sur le pont Rialto à
Venise, ou devant Notre Dame de Paris – cherchant à apparaître sur autant de
photographies de touristes que possible ; ils passent ensuite de nombreuses
heures sur des sites de partage d’images tels qu’Instagram ou Flickr,
à la recherche d’images prises le même jour au même endroit. Cette collection
devient ainsi un autoportrait externalisé exploitant l’ubiquité de l’œil de la
caméra, l’homogénéité des partages et la nature informationnelle des images
digitales, intégrant toutes des métadonnées.
Si Regulus et Ghosts of your Souvenir se
concentrent sur l’explosion de la production culturelle amateur, d’autres
travaux dans l’exposition concernent l’économie en ligne. Les Nouveaux
chercheurs d’or est une collection en cours d’échantillons gratuits de
produits dorés vendus sur internet. L’or est un symbole universel de valeur, et
un moyen de rendre la plus prosaïque des marchandises produite en masse en
quelque chose de brillant et de désirable. En collectionnant ces
échantillons, Émilie Brout et Maxime Marion s’intéressent au conflit entre
leur apparence luxueuse, leur nature gratuite et la complexité de l’économie
ayant permis leur production, qu’ils ont par ailleurs étudié en profondeur,
cherchant à fournir autant d’informations que possible sur chaque élément
collecté.
Cet intérêt
pour l’histoire derrière les pièces collectées est partagé par Return of
the Broken Screens, basé sur une collection de technologies
d’affichage cassées. D’un point de vue commercial, les produits technologiques
n’ont de valeur que lorsqu’ils fonctionnent, et plus la moindre quand ils ne
fonctionnent plus. Un petit incident peut transformer le plus onéreux des
gadgets en un objet dont on s’estime encore heureux de pouvoir se débarrasser
sans perdre d’argent. Mais un petit incident peut également révéler une
histoire intéressante ; et un écran endommagé n’est juste qu’un autre genre
d’écran. C’est la raison pour laquelle Émilie et Maxime s’intéressent à
ces histoires et créent des vidéos abstraites uniques et spécifiques à chaque
écran, réagissant à leur craquelures et choisissant formes et couleurs en
fonction de leur capacité à activer les différentes parties des écrans – tout
en ayant parfaitement conscience que les pièces dans leur forme actuelle
n’auront qu’une durée de vie limitée.
Enfin, la
majorité des travaux d’Émilie Brout et Maxime Marion présentés dans la galerie
possèdent une nature performative, faisant apparaître les pièces plus comme une
instanciation inévitablement limitée d’un processus en cours qu’un travail
véritablement achevé. Ceci est littéralement le cas pour Nakamoto (The
Proof), 2014-2015, une tentative de dépeindre un portrait du
légendaire fondateur du Bitcoin, utilisant le système économique et
technique qu’il a créé en tant que « pinceau ».
Le Bitcoin est une monnaie virtuelle largement employée sur les
« darknets » comme le réseau Tor, et permettant d’effectuer des
transactions de manière anonyme. En dépit de (ou grâce à ?) sa nature
virtuelle, sa valeur a constamment augmenté durant la récession économique et a
été perçue comme une valeur refuge. Avec une fortune estimée à plusieurs
centaines de millions d’Euros, Satoshi Nakamoto vit toujours dans une
zone grise entre fiction et réalité grâce à sa capacité à avoir su préserver
son identité. Après avoir retrouvé toutes les informations disponibles
sur Nakamoto, Émilie Brout et Maxime Marion ont parcouru Tor afin
d’entrer en contact avec des faussaires probablement basés au Cambodge, et leur
ont demandé de produire un faux passeport de Nakamoto, payé
en bitcoins, dans le but de produire une preuve de son existence au moyen
de la technologie qu’il a lui-même créée. Après avoir reçu un scan du passeport
pour validation, ils ont versé le second paiement et le passeport a été envoyé
le 7 juin 2014. Ne l’ayant jamais réceptionné, le scan reste aujourd’hui la
seule preuve de son existence. L’artefact n’étant pas disponible, Nakamoto (The
Proof) se révèle être, sous forme de récit, une enquête dans les
coulisses de l’économie contemporaine, ainsi qu’un hommage à un mythe moderne
ayant réinventé la notion de valeur tout en s’étant préservé d’être lui-même
transformé en produit.
[Domenico
Quaranta]