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| Deux visions, série, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque. |
15/05/2014 – 21/06/2014
vernissage jeudi 15/05/2014, 18h
Caroline Delieutraz
STEREO VIEW
Curateur : Benoît Buquet
Dans le cadre de sa deuxième
exposition personnelle à 22,48 m², Caroline Delieutraz poursuit son
interrogation sur la condition des images et leur circulation. L’artiste
présente Deux visions, travail effectué depuis plusieurs années à partir des
photographies de La France de Raymond
Depardon, dévoilées avec acuité à l’aune de Google Street View.
L’exposition oscille entre humour et gravité. Avec Claire Blandin, Caroline Delieutraz tente de découvrir ce qui se
cache derrière et en deçà du visage d’une standardiste à la fadeur confondante.
Les visages tiennent à l’évidence une place de choix au sein de l’exposition. Agressifs, clignotants, ils témoignent
d’une présence et d’une existence labiles
(Les Otages, dispositif vidéo). Le
visiteur pourra également décider souverainement de flouter son propre visage (Masques anti-regard).
Quant à l’affiche Video Club/A camcording event, elle agit comme le teaser, le programme ou la trace de la
soirée du 12 juin : un événement consistant en une projection de captations
sauvages de vidéos, elles-mêmes capturées sur YouTube par l'artiste –
jouissance de la dissémination au risque du dépérissement de l’image même.
Sourd parfois l’angoisse de la disparition que trahit la nécessité de s’approprier les images, de rendre compte de leur matérialité, de tout simplement apprendre à les "lire". Les pratiques désormais historiques de re-photographie ou de re-filmage se déplacent une nouvelle fois, informées par le net-art et la liquidité des flux. Et c’est cette petite différence, ce bourdonnement stéréo, autant que l’abîme qui sépare nos différents régimes de visualité, que Caroline Delieutraz se propose d’explorer. [Benoît Buquet]
téléchargez le DOSSIER DE PRESSE
téléchargez le PORTFOLIO
Sourd parfois l’angoisse de la disparition que trahit la nécessité de s’approprier les images, de rendre compte de leur matérialité, de tout simplement apprendre à les "lire". Les pratiques désormais historiques de re-photographie ou de re-filmage se déplacent une nouvelle fois, informées par le net-art et la liquidité des flux. Et c’est cette petite différence, ce bourdonnement stéréo, autant que l’abîme qui sépare nos différents régimes de visualité, que Caroline Delieutraz se propose d’explorer. [Benoît Buquet]
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Dans le cadre de l’exposition :
jeudi 12/06/2014, 20h30
jeudi 12/06/2014, 20h30
VIDEO CLUB / A camcording event
projection vidéo
vendredi 20/06/2014, 20h00
CONVERSATION
avec Caroline Delieutraz, artiste
Jean-Louis Boissier, directeur de recherche en art contemporain
Benoît Buquet, curateur
projection vidéo
vendredi 20/06/2014, 20h00
CONVERSATION
avec Caroline Delieutraz, artiste
Jean-Louis Boissier, directeur de recherche en art contemporain
Benoît Buquet, curateur
Claire Blandin,
impression numérique contrecollée sur aluminium, casques audio, lecteurs mp3,
bande son, 70 x 43 cm.
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Les Otages, 2014,
dispositif vidéo, trois écrans 15 pouces, cartels, dimensions variables.
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Trucage, 2014,
Livre (Philippe Vasset, Exemplaire de
démonstration, Fayard, 2003), Ipod, feuille de Rhodoïd, peinture verte, 32
x 29,7 cm.
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| Caroline Delieutraz, extrait de la série Deux visions, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque |
Dix notes pour Deux visions
Benoît Buquet
Benoît Buquet
1. Let’s
explore the world [http://geoguessr.com]. Le jeu Geoguessr, créé par le suédois Anton Wallén, s’appuie tout entier
sur Google Street View. Lâché au hasard sur la planète, le joueur doit trouver
là où il se trouve avec le plus de justesse possible en pointant sur la carte
du monde. Si l’utilisateur n’a pas la chance de tomber sur un centre urbain, il
arpente les routes à la recherche d’un signe, d’une signalétique, d’un
alphabet, d’une trace publicitaire, d’un élément vernaculaire afin de suppléer
à l’environnement végétal qui bien souvent ne renseigne pas assez. Dans la
plupart des cas se dégage une atmosphère anxiogène mêlée à l’ennui profond de
parcourir ainsi campagne ou désert sur un écran, pérégrination numérique
ponctuée par la rencontre occasionnelle de personnages figés, floutés. Quelle
est donc la nature de cette image monstre qui semble se refuser à tout cadrage,
se déployer à l’infini et exaucer une sorte de fantasme holistique ? La triade
Google Earth, Google Map et Google Street View ferait presque passer toutes les
missions photographiques pour des épiphénomènes dérisoires. Qu’extraire de
Google Street View [GSV] ?
2. Deux
visions est une série débutée fin 2012. Le principe reste d’une simplicité
redoutable ; Caroline Delieutraz sélectionne une des photographies de La France de Raymond Depardon au sein de l’édition poche et y adjoint
l’équivalent le plus proche trouvé sur GSV. La localisation, qui peut parfois
prendre une demi-journée à l’artiste, puis la capture d’écran définissent le
nouveau cadrage. On aurait tort de voir dans Deux visions un simple vol. La photographie de Depardon est
utilisée ici comme une balise ; elle dicte sa loi mais va nécessairement
être informée, voire fragilisée, en retour. Du point de vue des formes et des
contenus, force est d’admettre l’absence de polarité entre les deux images,
même un changement de saison ne débouche sur aucune antinomie réelle. Un seul
abîme, difficilement commensurable, sépare pourtant ces deux images, leurs régimes de visualité.
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| Caroline Delieutraz, extrait de la série Deux visions, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque |
3. De 2004 à 2010 Raymond Depardon sillonne la
France avec son fourgon Trigano. Il choisit parcimonieusement l’emplacement où
poser sa chambre photographique. « Tout doucement, écrit-il, j’allais vers
l’espace public, l’espace vécu, le territoire ». Les prises de vues à la
chambre, posture que Depardon envisage comme « l’essence même de l’acte
photographique », conditionnent un cadrage particulier. Depuis 2006, les
voitures hybrides Google parcourt les territoires, toujours mieux équipées. La
Google Car s’affranchît même peu à peu du conducteur et continue son absorption
systématique du paysage grâce à ses quinze objectifs et une prise de vue
automatisée depuis une hauteur de 2,40 mètres. Caroline Delieutraz revient
souvent sur une anecdote, ou disons plutôt une possibilité latente :
« la Google Car et le fourgon de Depardon pourraient s’être un jour
croisés ». Les images que Caroline Delieutraz confronte sont en effet très
faiblement asynchrones ; l’intensité de Deux visions provient en grande partie de cette temporalité très
particulière. Il y a bien là une nouvelle façon d’envisager la re-photographie
entre appropriationnisme et pratique documentaire de type Then & Now.
4. La façon de photographier de Google s’oppose radicalement à l’entreprise de Depardon. Si l’on souhaite faire des liens avec le champ de l’art et verser dans l’anachronisme, GSV pourrait faire écho à la tentative de désubjectivation assez caractéristique de l’art américain des années 1960-1970. Je pense par exemple à Ed Ruscha, et tout particulièrement aux livres Twentysix Gazoline Stations (1963), Some Los Angeles Appartments (1965) et, bien entendu, Every Buildings on the Sunset Strip (1966). Dans ce dernier la disposition des photographies et leur discontinuité sur le format accordéon n’est pas sans évoquer les raccords des photographies sur GSV. Ces effets de recouvrement ou de décalage sont parfois présents dans les captures de Caroline Delieutraz comme l’atteste par exemple cette concrétion typographique imprévue sur l’enseigne SaniJura.
4. La façon de photographier de Google s’oppose radicalement à l’entreprise de Depardon. Si l’on souhaite faire des liens avec le champ de l’art et verser dans l’anachronisme, GSV pourrait faire écho à la tentative de désubjectivation assez caractéristique de l’art américain des années 1960-1970. Je pense par exemple à Ed Ruscha, et tout particulièrement aux livres Twentysix Gazoline Stations (1963), Some Los Angeles Appartments (1965) et, bien entendu, Every Buildings on the Sunset Strip (1966). Dans ce dernier la disposition des photographies et leur discontinuité sur le format accordéon n’est pas sans évoquer les raccords des photographies sur GSV. Ces effets de recouvrement ou de décalage sont parfois présents dans les captures de Caroline Delieutraz comme l’atteste par exemple cette concrétion typographique imprévue sur l’enseigne SaniJura.
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| Caroline Delieutraz, extrait de la série Deux visions, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque |
5. Caroline Delieutraz trahit Depardon car elle
« situe » précisément la capture par une adresse https, alors que le
photographe se contentait, au mieux, de la mention d’une municipalité. Le
géographe Michel Lussaut souligne bien que chez Depardon « le «
où ? » inquisiteur de la localisation est répudié, en première
intention ». On l’aura compris les intentionnalités sont divergentes. Il
s’avère extrêmement troublant d’essayer de « retrouver » approximativement
le cadrage de Depardon, perdu dans le débord de l’image. Si le lien internet
découvert par Caroline Delieutraz permet toujours aujourd’hui la
géolocalisation du lieu, on n’y retrouvera pas obligatoirement l’image capturée
par l’artiste. Les bases de données des serveurs de Google sont régulièrement
mises à jour. Dans certains cas la capture de Caroline Delieutraz devient donc
la relique d’un passage de la Google Car, jusqu’à la très probable exhumation
généralisée de Google puisque GSV intègre depuis quelques jours une fonction Time Travel. Le fait est
particulièrement sensible si l’on compare par exemple le montage de la
« Prairie de la Rencontre », sur lequel on distingue au loin la statue équestre de Napoléon 1er,
et les sept vues, entre avril 2008 et février 2011, désormais disponibles sur
GSV.
6. Chaque pièce constitutive de Deux visions est à la fois une sorte de diptyque et une adresse pour se mouvoir dans la fixité.
7. On le constate presque toujours chez les artistes travaillant avec Google Street View, il faut trouver une impulsion au faire, un protocole pour extraire l’image du continuum.
6. Chaque pièce constitutive de Deux visions est à la fois une sorte de diptyque et une adresse pour se mouvoir dans la fixité.
7. On le constate presque toujours chez les artistes travaillant avec Google Street View, il faut trouver une impulsion au faire, un protocole pour extraire l’image du continuum.
Jon Rafman traque les incongruités, les
indiscrétions ; Mishka Henner les prostituées ; Michael Wolf la
tour Eiffel ou les doigts d’honneur ; Doug Rickard les banlieues
américaines sinistrées ; Nicholas Mason les tempêtes de neige et les ciels
poudrés. Caroline Delieutraz utilise Depardon pour atteindre, elle aussi, l’état de capture et rompre avec la
fascination autant qu’avec l’angoisse totalitaire liée au projet Google.
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| Caroline Delieutraz, extrait de la série Deux visions, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque |
8. Deux
visions ne se défait jamais de la double image, ce qui différencie très
nettement la série du livre Raymond La
France auto-édité par le photographe Pascal Anders en mars 2014.
Caroline Delieutraz ne conçoit pas la capture d’écran GSV sans une
confrontation simultanée avec la photographie de Depardon. En cela et alors
même que GSV n’entre à aucun moment en jeu, Histories
de Joachim Koester (ensemble de six dyptiques, 2003-2005, FRAC Bretagne) me
paraît l’entreprise de re-photographie la plus intéressante à mettre en regard.
En proposant la photographie de la page du livre d’un côté et celle,
actualisée, du lieu représenté de l’autre, Joachim Koester interroge finement
certaines icônes du photoconceptualisme, en atteste notamment cette incroyable Ed Ruscha, 6565 Fountain Ave. La maison semble éternellement vide, le lettrage Fountain Blu a
disparu de la façade mais l’espace est toujours à louer, le now renting
de 1965 se transforme par contre en now leasing en 2005.
9. Dans le cadre de l’exposition Stereo view à la galerie 22,48 m2, Caroline Delieutraz décide pour la première fois de montrer Deux visions sous cadres. Les quelques similitudes formelles entre ce nouveau dispositif et les montages sur cartons du XIXe siècle, sur lesquels deux vues photographiques quasi-identiques étaient disposées côte à côte, expliquent le choix du titre de l’exposition. Les cartes stéréoscopiques n’étaient cependant pas destinées à l’encadrement ; la double image devait être visionnée à l’aide d’un appareil optique pour n’en former soudain plus qu’une, donnant l’illusion du relief. Le marché florissant et le succès des vues stéréoscopiques aboutirent très vite au piratage des stéréogrammes d’édition dès 1857. Mais le pouvoir de fascination ne vient-il pas en premier lieu de la simple répétition de l’image, de son caractère double ? Cette question se pose avec plus de force aujourd’hui car notre accès aux exemplaires historiques n’est pas forcément assorti du viseur binoculaire. Ce rapprochement d’avec Deux visions agit également par contraste, puisqu’ici aucun enregistrement simultané, aucun recouvrement, aucune illusion ne vient fondre les deux images. Le relief n’est ni optique, ni sonore, il semble néanmoins possible d’utiliser des métaphores telles que le bourdonnement ou l’effet Larsen pour qualifier ces images corruptrices, parasites. Le titre Stereo view embarque à la fois une matérialité désuète et un côté un peu rock. Il contrebalance et accompagne ainsi la dimension post Internet de l’exposition. Je me garderai bien cependant de donner une définition précise de « post Internet ». Terme à extension indéterminée qui s’offre depuis plus de cinq ans comme le paradigme de l’extrême contemporanéité, chacun semble en manipuler plus ou moins consciemment l’extension pour l’ajuster à ses intérêts.
9. Dans le cadre de l’exposition Stereo view à la galerie 22,48 m2, Caroline Delieutraz décide pour la première fois de montrer Deux visions sous cadres. Les quelques similitudes formelles entre ce nouveau dispositif et les montages sur cartons du XIXe siècle, sur lesquels deux vues photographiques quasi-identiques étaient disposées côte à côte, expliquent le choix du titre de l’exposition. Les cartes stéréoscopiques n’étaient cependant pas destinées à l’encadrement ; la double image devait être visionnée à l’aide d’un appareil optique pour n’en former soudain plus qu’une, donnant l’illusion du relief. Le marché florissant et le succès des vues stéréoscopiques aboutirent très vite au piratage des stéréogrammes d’édition dès 1857. Mais le pouvoir de fascination ne vient-il pas en premier lieu de la simple répétition de l’image, de son caractère double ? Cette question se pose avec plus de force aujourd’hui car notre accès aux exemplaires historiques n’est pas forcément assorti du viseur binoculaire. Ce rapprochement d’avec Deux visions agit également par contraste, puisqu’ici aucun enregistrement simultané, aucun recouvrement, aucune illusion ne vient fondre les deux images. Le relief n’est ni optique, ni sonore, il semble néanmoins possible d’utiliser des métaphores telles que le bourdonnement ou l’effet Larsen pour qualifier ces images corruptrices, parasites. Le titre Stereo view embarque à la fois une matérialité désuète et un côté un peu rock. Il contrebalance et accompagne ainsi la dimension post Internet de l’exposition. Je me garderai bien cependant de donner une définition précise de « post Internet ». Terme à extension indéterminée qui s’offre depuis plus de cinq ans comme le paradigme de l’extrême contemporanéité, chacun semble en manipuler plus ou moins consciemment l’extension pour l’ajuster à ses intérêts.
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| Caroline Delieutraz, extrait de la série Deux visions, depuis 2012, pages du livre La France de Raymond Depardon, captures d’écran imprimées de Google Street View, 11,7 x 7,7 cm chaque |
10. Sur le mur de la Galerie, une capture d’écran
imprimée cohabite avec une page déchirée du livre La France de Raymond Depardon ; derrière le cadre qui abrite
les deux images se trouve l’adresse https. Le livre de poche amputé est
présenté au sein même de l’exposition, il témoigne du passage de la forme-codex
à la forme-tableau, Internet devenant le mode de percolation. Les pratiques
historiques de re-photographie se déplacent une nouvelle fois dans un jeu de mobilité
et de re-matérialisation, informées par le Net-art et les cultures visuelles
numériques, la liquidité des flux et la persistance du white cube. Post Internet ?
[Avril 2014]






